PHILOCTÈTE

Laurent-Terzieff-Philoctete

Acteur principal : Laurent Terzieff. Auteur : Jean-Pierre Siméon. Metteur en scène : Christian Schiaretti. Théâtre : l’Odéon. Affiche alléchante, n’est-ce pas ? On n’en demande pas plus et on y coure. Malheureusement, la déception fut à la hauteur de l’attente : immense. Je pense sincèrement ne m’être jamais autant ennuyé au théâtre que ce soir-là. Jean-Pierre Siméon revisite le mythe antique écrit par Sophocle : Ulysse l’expérimenté assigne une mission au jeune Néoptolème, fils d’Achille : s’emparer de l’arc et des flèches de Philoctète, sans lesquels Troie ne peut être prise. Pour y parvenir, il faut recourir à la ruse – ces armes divines héritées d’Héraclès rendent en effet Philoctète invincible. Or Philoctète, blessé et incurable, n’a jamais pardonné aux Grecs (dont Ulysse) de l’avoir abandonné neuf ans plus tôt sur une île déserte pour ne plus avoir à supporter ses hurlements et la puanteur de sa plaie. Seul Néoptolème peut espérer gagner la confiance du vieux guerrier, car lui seul ne s’était pas embarqué avec l’armée grecque en ce temps-là. Le noble fils d’Achille doit donc mentir à l’infirme et lui faire croire qu’il déteste lui-même les Grecs depuis qu’ils lui ont refusé les armes de son père mort, décernées… à Ulysse. Et la version de Siméon de ce drame antique est très belle, grandiloquente même… endormante, en fait.

La superbe salle de l’Odéon reste allumée et les acteurs arrivent des deux côtés des entrées public, restent devant le premier rang ou monte sur le devant de la scène. Tee-shirts moulants, pantalons militaires pleins de poches, bouclier grec et glaive de pacotille : l’ensemble est ridicule et on ne peut plus discordant. Et nous voilà parti pour une éternité de verbiage. Les pauvres comédiens passent 1h45 à parler, plantés comme des piquets sur le devant de la scène ce qui leur laisse à peine 2 mètres de profondeur, devant un immense mur en métal brossé qui ferme toute la scène et symbolise la grotte de Philoctète. L’entrée de Terzieff est théâtrale à souhait, on entend d’abord sa voix caverneuse (c’est le cas de le dire), puis il apparaît lentement, traînant sa patte malade. C’est un très grand acteur, un mythe à lui seul : il méritait beaucoup mieux. Il se lamente, tord ses mains de façon continuelle, sa belle voix est en perpétuelle plainte… On dirait la réincarnation de Sarah Bernhardt. Il réussit la prouesse non seulement de ne pas nous émouvoir mais en plus de nous agacer. Un fait qui parle de lui-même : il y eut des rires au moment où il s’écroule de douleur sur scène. Quant au deuxième rôle, David Mambouch donne l’impression d’être le sosie de Brad Pitt tout droit sorti du film “Troie”, bellâtre musclé au cheveux longs et bouclés : tout comme Terzieff dans un autre genre, il correspond physiquement de façon parfaite à son personnage. Malheureusement pour nous, il n’a pas du comprendre ce qu’était la finesse : il ne joue pas, non, il ne déclame même pas : il crie. Il ne fait que ça. C’est insupportable. On passe toute la durée de la pièce à vouloir qu’il se taise, c’est plutôt mauvais signe pour un acteur.

Le fait que la salle reste allumée, que les acteurs soient à moitié dans la salle et à moitié sur le rebord de la scène, peut-être un peu les costumes aussi, tout cela donne la désagréable impression que l’on assiste à une mauvaise répétition, pas à un spectacle. Si vous comptez aller voir cette pièce, ne lisez pas ce qui va suivre, je révèle le seul effet de surprise de la soirée. Alors qu’on a passé 1h45 à se demander pourquoi le metteur en scène avait choisi de ne pas utiliser la scène, et tout juste 5 minutes avant la fin, l’unique effet de scénographie nous surprend tout à coup : l’immense mur de métal se découpe en un trapèze, les parties sur les côtés disparaissent dans les cintres et la partie centrale tombe doucement en arrière, révélant une gigantesque mise en perspective vers le fond de la scène ou apparait, deus ex machina, le dieu Héraclès, devant une toile peinte représentant des nuages indigne d’une kermesse et avec force fumigènes. C’est là qu’on se rend compte à quel point la scène de l’Odéon est grande, et qu’on pense aux acteurs, obligés de jouer dans la salle ou sur l’avant-scène très étroite coincés devant ce mur invraisemblable. L’effet n’a duré que quelques secondes. On reste interloqué aussi quelques secondes. Et on passe de l’ennui au rire. Le ridicule continue. Le mauvais goût et le démodé aussi. Le metteur en scène Christian Scharietti, directeur du TNP de Villeurbane, n’est pas n’importe qui, et je serai heureux de pouvoir voir d’autres de ses pièces. Celle-ci en tout cas est un ratage monumental. Un tonnerre d’applaudissement salue cette “gentille catastrophe” comme dira le journal Le Monde. Peut-être s’empresse-t-on d’applaudir Terzieff avant de ne plus le pouvoir du tout. Ca suffit comme ça, on est parti au milieu des saluts. De ce genre de soirée aussi ratée, il vaut mieux en rire qu’en pleurer. C’est ce qu’on a fait.

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