
L’Avare fait partie des pièces les plus jouées dans la célèbre maison de Molière. Alors, la Comédie-Française peut-elle encore décevoir avec un tel classique ? Oui. Ce dimanche après-midi, en “matinée” théâtrale donc, on était allé s’enfermer avec plaisir dans ce si beau théâtre pour savourer une nouvelle fois ce grand texte classique que l’on connaît bien. La Comédie-Française, c’est le luxe, les moyens, que l’on sent dans l’ambiance, le bâtiment lui-même, mais aussi dans le décor bien sûr. Et j’ai failli m’étrangler au lever du rideau : l’entresol d’une grande maison, immense, à l’échelle de tout le reste : immense fenêtres et barreaux en fer, et immenses volées d’escalier, qui suggèrent une montée aux chambres et une descente au jardin. Tout est en imitation de carrelage et de fer forgé, c’est proprement éblouissant. Notez bien un détail qui explique cela : le scénographe est aussi… un architecte ! A ce niveau-là de réalisme et de grandeur, ce n’est même plus un décor de théâtre, c’est du cinéma, un morceau de réalité posé sur scène. L’idée que l’élément central soit ce grand escalier est une excellente idée de dramaturgie : les marches, on les dévale, on les grimpe, ce n’est pas le lieu pour installer une scène entre des personnages, on ne fait qu’y passer, on s’y cache, on s’y couche, bref, c’est très intéressant pour le jeu en perpétuel mouvement et évolution qui ne peut donc pas “s’installer” comme il le ferait dans un salon. Autre belle idée, la lumière sur scène provient presque exclusivement des fenêtres côté jardin : cela donne l’impression d’une vraie lumière du soleil qui suit les moments de la journée, c’est plus doux, encore plus réaliste, et avec de belles ombres portées des barreaux sur les grandes dalles du carrelage.
Quant à la distribution… Ne nous voilons pas la face : on ne voit qu’Harpagon, autrement dit Denis Podalydès. Tout le reste de la distribution (à l’exception peut-être de Maître Jacques/Jérôme Pouly et La Flèche/Pierre-Louis Calixte), est cruellement en faiblesse. Oui, même à la Comédie-Française c’est possible. Les rôles féminins surtout, ainsi que les jeunes premiers, sont particulièrement décevants, plats, presque horripilants. Podalydès, on l’a beaucoup dit, ne correspond pas à l’image d’Epinal de l’avare comme vieillard souffreteux. Tout de noir vêtu, comme portant le deuil de sa propre joie de vivre, il saute, court partout après son argent, s’agite sur les marches comme une sombre araignée menaçante. Son jeu à lui seul est une véritable Master-class de théâtre, un régal de finesse et de justesse qui rend longues les rares scènes où il n’apparait pas. Il est parfait, magistral : c’est le point fort du spectacle qui repose sur ses épaules.
Malheureusement, dans une scénographie et des lumières aussi hors normes, et avec un acteur exceptionnel… la mise en scène est inexistante. C’est Catherine Hiegel qui s’en est chargée, et on voit que c’est ce que pourrait s’appeler une “mise en scène de comédien”. C’est à dire qu’il n’y a aucune idée originale, ce n’est que de la mise en place, en espace, et une juste direction d’acteurs sur les enjeux. Résultat : c’est plat. Ni surprenant, ni émouvant, ni original : inintéressant quoi. La seule “trouvaille” est la fin, et voilà que cette seule et unique “idée” de mise en scène finale est mauvaise : dans un ballet d’opérette particulièrement risible, tous les comédiens, avec batons de majorette enrubannés, entourent Harpagon qui serre sa cassette. C’est ridicule et inutile. Même le fameux monologue de l’Avare que l’on attend tous au tournant est décevant : Harpagon, éclairé par une poursuite, saute dans la salle à la recherche de son voleur en marchant sur les fauteuils et interpellant directement les spectateurs : en plus d’être on ne peut plus vu et revu, ce procédé d’éclatement du quatrième mur est très mal venu dans une mise en scène aussi classique qui, à cette mauvaise exception près, respecte ce principe du quatrième mur et de l’illusion du réel avec un acharnement fatigant. Les costumes sont à l’image de la mise en scène : classico-classiques, dans l’exacte reproduction de l’époque de Molière. Tout cela est presque trop : un cadre trop démesuré pour une mise en scène trop classique. Et trop, est-ce trop ? On a l’impression de voir une pièce de musée, avec encore un peu de poussière dessus : ça correspond parfaitement à l’idée qu’on se faisait de la pièce quand on avait 15 ans et qu’on l’étudiait mollement au collège. Alors cette version de la Comédie-Française est peut-être uniquement destinée aux scolaires, aux professeurs de français, aux familles qui veulent une sortie culturelle sûre. Il en faut pour tout le monde, c’est vrai.