
Alain Timar, metteur en scène et scénographe de talent, nous propose cette année de donner vie sur scène au témoignage du polonais Zalmen Gradowsky : déporté à Birkenau, il est transféré au Sonderkommando, chargé d’aider les SS à brûler les cadavres et enfouir ou disperser leurs cendres. Il fut probablement tué en octobre 19944 durant la révolte du Sonderkommando dont il fut un des chefs. Témoignage fort dans sa vérité, poignant dans son horreur, comme le donne à penser le début, prometteur pour le moins :
“J’ai écrit ce texte à l’époque où je me trouvais au Sanderkommando. J’ai voulu le laisser, ainsi que de nombreuses autres notes, en souvenir pour le futur monde de paix, afin qu’on sache ce qui s’est passé ici. je l’ai enterré dans les cendres en pensant que c’était l’endroit le plus sûr, où l’on creuserait sûrement afin de retrouver les traces des millions d’hommes qui ont péri… Nous, les membres du Sonderkommando, voulions depuis longtemps mettre fin au terrible travail qu’on nous a forcé à faire sous peine de mort. Nous voulions faire quelque chose de grand. Les hommes du camp, une partie des Juifs, des Russes et des Polonais nous ont retenus de toutes leurs forces et obligés à reporter la date de la révolte. Mais le jour est proche. Il peur survenir aujourd’hui ou demain. J’écris ces lignes au moment du plus grand danger et de la plus grande excitation. Puisse l’avenir prononcer spn jugement sur la base de ses notes, puisse le monde y apercevoir au moins un pâle reflet du monde tragique dans lequel nous avons vécu…”
L’acteur chargé de redonner vie à cette voix enfouie sous la cendre est François Clavier. Et toute la déception vient de lui. Car en effet, et malgré un fond passionnant, nécessaire, fort, le spectacle est une déception. On pénètre dans l’obscurité du théâtre des Halles, les murs et le plateau noirs et nus, large, très profond, mais bas de plafond, on a bien l’impression d’un bunker. Rien ne peut accrocher l’oeil, excepté ce grand carré blanc en fond de scène. Dans cette large surface désolée apparaît François Clavier. Déjà très grand, large d’épaule, il est vêtu d’une veste qui lui est encore trop grande, d’un pantalon laid et mal coupé, tout cela est sans doute voulu, mais cela lui donne un aspect maladroit et ridicule. C’est mal parti.
Son monologue se déroule, entrecoupé de quelques notes de violons, un peu serinantes, et l’ensemble parait long, avec certaines apostrophes dérangeantes et malvenues au public, “cher ami”, invité à suivre le récit de cet horrible voyage. L’acteur dégouline littéralement sans vraiment faire grand chose, on le plaint, on voudrait compatir, partager l’émotion qu’il tente de nous donner. En vain. Il donne l’impression de maîtriser ni son corps ni ses silences, ses gros points fermés qu’il agite violemment font sourire. Et il n’amène rien de nouveau, et on s’ennuie. Les ordres des allemands sont criés, le reste du temps ce n’est que du pathos. Ma prof d’Histoire ne m’aurait pas plus ému.
Ce témoignage là est loin d’être le plus bouleversant, et ce thème si important aurait mérité d’être bien mieux traité. Cinq personnes en tout sont sortis pendant la représentation. L’embryon d’émotion qu’on aurait peut-être pu commencer à ressentir est complètement brisé à la fin en même temps que l’illusion théâtrale quand, en silhouette devant le carré blanc, l’acteur nous indique que le texte s’arrête là, donc que c’est fini, mais qu’il nous invite à lire d’autres témoignages de ce genre. Quelle erreur cette fin !
Comme tout est nu, et on félicite cette sobriété bienvenue, on ne voit que François Clavier. Et ses larges épaules ne suffisent pas à porter seules ce spectacle. Timar a pourtant fait un très bon travail de scénographie, comme à son habitude, dans une sobriété malheureusement aseptisé qui ne peut laisser poindre l’émotion humaine. Mais l’idée géniale est ce grand carré blanc en fond de scène : sans que l’on s’en rende compte, il avance vers nous régulièrement et imperceptiblement pendant 1 heure 20 jusqu’à coincer l’acteur à 2 mètres du public. Probablement ce rétrécissement de l’espace “vital” du comédien voulait donner un goût d’étouffement pour rappeler les camps de concentration. On applaudit cette idée, même si elle ne marche pas du tout. Ce grand carré, lorsqu’on s’aperçoit qu’il est soudain très proche de nous, donne l’impression d’enfin pouvoir respirer face à sa blancheur immaculée et, paradoxalement, ouvre l’espace.
Bravo pour le choix du thème, le choix de la sobriété, mais pas le choix de l’acteur. Ce spectacle est là pour toucher, faire réfléchir, témoigner de l’Histoire. Malheureusement, c’est raté : on en ressort blasé, déçu et sans aucune émotion.