ÊTRE PAR NATURE
De la beauté en toute simplicité, d’après la Promenade sous les arbres, de Jaccottet, et l’Ascencion du Mont Ventoux, de Pétrarque, par Eric et Roger Pasturel. Né du rapprochement étonnant entre Jaccottet et Pétrarque, deux auteurs que près de 700 ans séparent, ce spectacle mérite vraiment d’être vu.
Un faisceau doré sur une allée de feuilles mortes. Quelques notes graves et mélancoliques d’une clarinette. Et le verbe peut sortir. Porté par deux comédiens aguerris et merveilleux conteurs, ce verbe se laisse savourer avec plaisir et émotion. Dans la plus grande sobriété et la plus pure justesse, les Pasturel père et fils se mettent au service des auteurs pour nous délivrer cette prose poétique avec brio. Profondément habités par ce qu’ils nous disent, le public finit par être suspendu à leurs lèvres. Les comédiens sont appuyés à certains moments par un musicien, discret, qui vient souligner très joliment par ses notes l’émotion des mots
Dans la bouche de ces deux hommes, c’est le texte qui parle. Et on est heureux de l’écouter. Une sublime soirée poétique, que l’on savoure comme un instant suspendu dans le temps.
UBU ROI
Merdre alors ! Le plateau est nu. Rien d’original. Un vidéoprojecteur nous annonce les didascalies de lieux et quelques messages amusants. Rien d’extraordinaire non plus. Au fond de la scène est suspendu un énorme rouleau de papier. Ah ! Ca c’est déjà plus intéressant ! Le metteur en scène et maître des lieux, Alain Timar, précise qu’il s’agit de papier recyclé qui y repart après chaque représentation. Ouf ! Nous qui avions peur que le théâtre des Halles participe lui aussi à la destruction de la planète au nom de l’art, nous voilà bien rassurés ! Le message demandant de couper nos (insu)portables, enregistré par un des acteurs, nous met dans l’ambiance d’une façon très agréable. Le noir se fait. La folie envahit le plateau.
Les “Ububerlus” débarquent dans une cacophonie indescriptible, avec des cuivres aussi tordus et fous qu’eux-mêmes. Quand je vous parlais d’ambiance ! Les comédiens, tous aussi bons, exubérants et sympathiques, vous embarquent alors dans la folie furieuse et tonitruante de Jarry. Ils nous offrent une performance physique assez impressionnante, qui vient s’ajouter à l’énorme potentiel comique de certains, Roland Pichaud en tête, irrésistible en Mère Ubu.
Cet intrigant rouleau de papier se veut le “tout” du spectacle : les comédiens à tour de rôle vont en dérouler et déchirer de grandes bandes, qui vont finir par joncher la scène, pour construire tous leurs costumes et leurs accessoires avec frénésie, ce qui leur permet aussi de s’échanger allègrement leurs personnages entre eux. C’est un parti-pris qui au moins est exploité à fond et qui surprend et amuse à la fois au début. Ca c’est original. Hélas, l’effet s’épuise plus vite que prévu, et la pièce, malgré le talent des comédiens, ne peut tenir uniquement là dessus. Les moments de “transformation” sont longs, trop longs (surtout le dernier) et causent des temps morts très regrettables, même effectués toujours frénétiquement, ce qui d’ailleurs devient presque fatigant. Il n’empêche que l’on passe un très bon moment avec des acteurs aussi vifs et déjantés qui s’en donnent à coeur joie et amènent le rire sans problèmes. La pièce et la scénographie sont excellentes. Les acteurs aussi. La mise en scène un peu moins.
CET ENFANT
Cruellement fascinant. Pommerat tire cette fois son oeuvre des mots des autres, d’inconnus, pour les faire siens, et les transcender par son talent hor normes d’auteur et de metteur en scène. Dans le dépouillement le plus complet, une tension inimaginable se crée, dans des situations presque insupportables selon les scènes. Les acteurs, merveilleusement habités, sont d’une justesse à couper le souffle. La précision de l’utilisation des lumières comme créatrices autant d’espace que de sens, nous laisse, elle aussi, admiratifs. La musique, les effets sonores… tout contribue à créer une ambiance qui ne peux laisser indemne. Sur cette espace vierge, cette page qui veut paraître blanche mais qui est déjà noircie, le verbe est projeté. Acéré, il s’enfonce en nous, nous taille à vif, là où ça fait mal, dans notre intimité, notre propre histoire. Car chacun se reconnaît. Cette pièce a bouleversé le jeune que je suis, mais ne pourra que toucher chaque être humain dont le coeur est encore de chair, car ces mots nous parlent à nous, directement, dans notre humanité. Faible et tragique humanité. Perverse et grandiose humanité. Les musiciens sont là pour nous redonner de l’oxygène entre les scènes que le talent des comédiens rendait plus que dérangeantes, irrespirables, insoutenables. Tout est là pour nous déstabiliser, nous chambouler au profond de notre conscience. Les mots de Pommerat et la justesse sublime de sa mise en scène nous touchent en plein coeur. C’est une expérience autant douloureuse qu’euphorisante, autant effrayante qu’exutoire. On en ressort fascinés et bouleversés.
COCHONS D’INDE

Molière de la meilleure pièce comique, et Molière du meilleur comédien ? On y va les yeux fermés, certain de passer un bon moment ! Eh bien ça nous apprendra… Ce fut loin d’être le cas. Le rideau s’ouvre et on est déçu dès la première seconde par le décor. L’intérieur d’une banque, laid, réaliste, absolument inintéressant, aussi froid, blanc, et aseptisé que l’idée qu’on peut se faire d’un asile psychiatrique. Tout à fait propice en fait à accueillir la folie, douce ou furieuse, de la bande de cinglés qui va entrer sur scène.
La lecture du résumé laisse perplexe, aussi perplexe que laisse la pièce elle-même pour tout dire : un homme riche entre dans une banque pour retirer de l’argent. Quoi de plus banal dans notre société ? Malheureusement pour lui, la banque vient d’être rachetée par un groupe indien : parce qu’il est beaucoup plus riche que ses parents, on accuse ce pauvre… riche d’avoir changé de caste et les employés l’enferme dans la banque pour étudier son cas et le juger. Vous êtes perplexe là non ? Deux cas de figure alors : soit on se dit “non mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?” et on n’ va pas; soit on se dit “tiens, comme c’est original !” et on y va. Pour ma part en fait, je me suis dit “non mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?” et j’y suis allé.
La pièce est écrite par Sébastien Thierry, qui joue l’employé de banque, légèrement autiste (ou débile, selon), puceau, complexé, frustré, aux penchants homosexuels, en manque d’affection et de reconnaissance. Il s’est donné le beau rôle, comme vous pouvez le constater, mais reconnaissons qu’il endosse très bien la peau de ce personnage minable et pas vraiment drôle. Josiane Stoleru assure le service minimum, plutôt insipide jusqu’au moment où, elle aussi en manque d’affection et de reconnaissance (tiens ?), se jette sur Patrick Chesnais comme une chienne. N’allez pas voir là une expression triviale : elle fait vraiment la chienne sur scène, à quatre pattes, et en aboyant. Là elle n’est plus insipide : elle est ridiculement mauvaise. Si on ajoute à cette équipe d’employés complètement frappés, Dieu lui-même, le nouveau directeur indien de la banque, qui sait faire apparaître des jambons quand on lui demande gentiment, on atteint vraiment le point-de-non-retour-du-grand-n’importe-quoi-qui-fait-plus-rire-du-tout. La seule chose d’agréable dans ce spectacle est heureusement Patrick Chesnais, sur qui repose la pièce, et dont le naturel à toute épreuve, l’humour et la présence, apportent enfin un souffle de qualité sur l’ensemble.
On nous présente la pièce comme une histoire kafkaïenne, alors en voyant les turpitudes de ce pauvre homme qui se confronte à l’absurdité de l’administration, on rigole fort, comme pour se persuader qu’on va passer une bonne soirée. Se rassurer aussi, vu le prix des places. Mais la sauce ne prend pas. L’ensemble souffre d’un manque de rythme crucial, de longs silences, sensés être drôles et montrer l’incompréhension du protagoniste, mais qui ne font qu’étirer la pièce sans la fortifier. Tout cela n’est donc pas très drôle, surtout pas fin, original certes, mais mal exploité, une pointe de racisme malvenue, et une fin qui finit d’achever le ridicule et l’inintérêt de l’histoire. Quant à la mise en scène, inutile d’en parler puisqu’il n’y en a pas. Le texte est donc extrêmement décevant, et le talent de Patrick Chesnais ne suffit pas à racheter la pauvreté du reste. On espère vite revoir ce grand acteur dans une pièce à sa hauteur ! Celle-ci ne mérite vraiment pas le détour.
DEMAISON S’ENVOLE

Pas vraiment adepte des one-man-shows qui prolifèrent à notre époque, permettez-moi de sortir du lot François-Xavier Demaison. On connait l’incroyable histoire de cet homme : riche trader à New York, il décide de changer de vie le jour où deux avions ont réussi à détruire en même temps deux tours et l’idée du capitalisme triomphant. Ne voulant plus “perdre sa vie à la gagner”, il retourne en France et plonge ans sa passion de toujours : le théâtre ! Commence une période de galère, puis sa rencontre avec Samuel LeBihan qui accepte de le produire. Le succès de son spectacle arrive alors, et son visage commence à nous être connu dans de nombreux longs-métrages jusqu’à son rôle de Coluche qui le consacre dans le film d’Antoine de Caunes.
Il mettait fin à une tournée de 600 représentations en jouant ce soir-là la dernière de son spectacle, spectacle qui retrace son parcours depuis son changement radical de vie jusqu’à la concrétisation de ses rêves de théâtre. Sur un plateau nu, à l’aide d’une simple chaise et d’un châle qu’il utilise de façon très ingénieuse, il fait vivre devant nous toute une galerie de personnages qu’il a rencontrés. Il les fait vivre, car il les incarne, il se transforme, devient méconnaissable de façon impressionnante, physiquement, vocalement. On croise ainsi un animateur de séminaire, un prof de boxe, un castor, un vieux comédien, un crooner islandais, un chauffeur de taxi africain, une grand-mère russe…
Il est un, il est cent, il passe de l’un à l’autre de façon magistrale, dessine pour nous des personnages très hauts en couleurs. C’est toujours drôle, jamais vulgaire, souvent sensible, parfois émouvant. Demaison est un grand. Même quand il joue un castor, il EST un castor. Raconter sa vie est un prétexte pour peindre des portraits délirants, décalés, à mourir de rire. Il s’envole véritablement sur scène, et on le suit avec délice, dans un grand éclat de rire. Ca fait du bien.
LE POINT SUR ROBERT




