
Lorsque l’on débarque le jour même dans la capitale, quoi de mieux pour une première sortie au théâtre que de se laisser guider par une amie enthousiaste ? Rendez-vous fut pris au métro République. “On m’a dit que c’était conceptuel, j’espère que ça ne te fais pas peur ?” Non non bien sûr…. mais je demande à voir. C’est dans quel théâtre ? “C’est pas vraiment un théâtre… tu verras!” Et en effet, il a fallut passer plusieurs fois devant le 45 du faubourg du Temple pour réaliser que cette petite porte sale était bien l’entrée de ce théâtre, ou plutôt cette friche atypique et poétique : la Comète 347. Une fois la porte passée, on est transportés, dépaysés, le calme de cette longue et étroite cour nous donne l’impression de ne plus être du tout à Paris, mais plutôt dans une petite rue endormie d’Avignon au mois de juillet… Au fond, on entre dans un vieux hangar, lieu de la représentation à proprement parler, aménagé… ou presque. Très mal assis sur des espèces de banquettes en gradins, nous surplombons une fosse très étroite dans laquelle seront lachés les comédiens. Cet espace atypique est très intéressant : à la fois proche des acteurs (ce n’est pas très grand) et distants d’eux (nous sommes au-dessus, eux au fond), le spectateur est placé en tant que voyeur encore plus que dans les théâtres habituels. Celui qui nous invite à éteindre nos portables et à passer une bonne soirée n’est autre que l’auteur et le metteur en scène lui-même, Gérard Watkins. Une rapide recherche sur son travail m’apprendra que c’est un habitué des lieux de représentations sortant de l’ordinaire, car il a déjà créé des spectacles au pied d’une tour ou encore dans une piscine municipale. Un militant de la libération du théâtre de ses dorures et velours rouge, il en faut aussi, on applaudit.
La scénographie de Michel Gueldry, bien qu’intéressante, n’éblouit pas, car c’est le répondant des contraintes que s’est fixé l’auteur/metteur en scène : pas de noirs entre les scènes, pas d’entrées ni de sorties, pas de chaises ou de tables, une seule source de lumière (des néons blancs). Un long tapis blanc aux poils longs traverse toute la longueur de l’espace, pouvant faire penser aux dos de moutons conduits en file et contre leur volonté à la tonte. Un rebord dans le mur permet de poser quelques accesoires neutres, quotidiens, banals : bouteilles de vins, verres, assiettes, boite de thon, téléphone, papiers. Pas de noirs, donc aucune mise en ambiance : c’est lorsqu’on voit descendre deux personnes dans la fosse qu’on comprend que ce sont les acteurs et qu’il faut se taire. Si on pouvait rester sceptique jusque là, dès que le verbe commence à glisser et exploser dans cet espace blanc, on est pris.
L’histoire… “Ses deux personnages, Marion et André Klein, sont des déclassés. Elle a décidé de faire la grève de la faim, tandis que lui s’accroche à une chimère. Ayant découvert sur une bouteille de pinard qu’ils peuvent empocher de l’argent en répondant à une question, il ne songe qu’à tenter sa chance. . Etant chacun, par ailleurs, d’une impérieuse lucidité ils dissèquent en s’empoignant régulièrement les temps intenables qu’on vit. Indigné par l’amendement Mariani qui rend légales les recherches sur l’ADN imposées à certains étrangers, Gérard Watkins rappelle par l’intermédiaire de Marion les lois raciales édictées en 1940 sous Pétain. Etaient considérés comme juifs ceux qui avaient trois grands parents qui l’étaient où seulement deux grands parents si leur conjoint appartenait à la “race” honnie.”
Et le texte est extraordinairement bien écrit, c’est le point fort de ce spectacle. On y parle de parents, d’identité, d’adn, de perdition, de pauvreté humaine, d’espoir… On rit souvent, par l’apparente absurdité de certaines situations jouées de façon très naturaliste. Mais on est surtout pris aux trippes par l’histoire de ces deux personnages. Fabien Orcier est magnifique de finesse, de retenue, de naturel, et reste meilleur qu’Anne Lise Heimburger, un peu trop en force. Mais ce sont d’infimes critiques, car leur niveau à tous deux est impressionnant de justesse et d’impact. Le texte est un chef d’oeuvre de beauté, d’humour, de sentiments, de relation, d’interrogations… Il montre l’humain, et ça devient rare. Il mériterait peut-être un théâtre plus grand et une mise en scène plus riche. Mais on rit, on pleure, on applaudit, on a envie de crier “vive le théâtre” et à Gérard Watkins de dire bravo ! Mais surtout merci…